Terre historique d’exil et de refuge : le vent de la liberté, de l’égalité exulte dans l’harmonie des différences

Entretien avec

Yohann ROSZÉWITCH, Adjoint au Maire de Paris Centre en charge de la Vie associative, de la Lutte contre les Discriminations, de la Mémoire et du Patrimoine

« Il en fut de meilleurs et de plus purs encore, Rares parmi tous ceux dont leur temps se décore, Que la foule admirait et blâmait à moitié, Des hommes pleins d’amour, de doute et de pitié, Qui disaient : Je ne sais, des choses de la vie, Dont le pouvoir ou l’or ne fut jamais l’envie, Et qui, par dévouement, sans détourner les yeux, Burent jusqu’à la lie un calice odieux. » Paris – 16 janvier 1831 – Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes

Vous êtes Adjoint au Maire en charge de la vie associative, de la lutte contre les discriminations, de la mémoire et du patrimoine. Pouvez-vous nous présenter vos missions ?

Il existe évidemment des passerelles entre les unes et les autres. La mémoire, qui va de pair d’ailleurs dans ma délégation avec les relations avec les anciens combattants, se rattache au travail de mémoire face à une Histoire trop souvent sanglante et tragique.

Ce travail de mémoire, nous le devons aux victimes de la haine, de la barbarie et des discriminations, à ces résistants qui ont lutté sans relâche, jusqu’au péril de leur vie, et que l’on ne saurait faire sombrer dans l’oubli. Notre patrimoine mémoriel, fait aussi partie de mes délégations et en est l’un des symboles.

En filigrane, coexiste cet idéal parfois utopiste du « plus jamais ça », hélas mis à mal en ces temps troublés. Concernant la lutte contre les discriminations, il me paraît évident que cette mission tombait sous le sens de mes autres champs d’action, tant elle est liée à la mémoire des minorités présentes dans le quartier.

C’est un combat au quotidien que nous menons de front avec Ariel Weil et les associations. Ce combat est en lien direct avec les valeurs républicaines qui nous habitent, qu’il s’agisse des droits humains et de l’égalité de toutes et tous. De manière générale. De fait, les associations sont l’une des incroyables forces vives de Paris Centre. Elles sont ce vivier humain formidable, au service des autres.

La lutte contre les discriminations fait-elle partie de l’âme de Paris Centre ?

Elle fait partie d’une identité, qui puise ses racines dans l’Histoire. Paris Centre est de fait au cœur de l’Histoire de la capitale, connue et reconnue pour être terre d’accueil et de refuge des minorités, des victimes de persécution, en raison de leurs origines, de leur appartenance religieuse ou encore de leur orientation sexuelle.

Les persécutions ont toujours ciblé de façon aveugle nombre de communautés, en quête de havres de paix, où elles pourraient vivre en sécurité.

Entre la fin du 19ème siècle et avant la deuxième guerre mondiale, 100 000 Juifs, fuyant les pogroms se réinstallent notamment aux alentours de la rue des Rosiers, dans le quartier Saint-Gervais et autour de la place Saint-Paul.

L’origine même du nom « Marais » vient du surnom, le Pletzl « petite place » en yiddish. Puis les Juifs d’Afrique du Nord viendront repeupler le quartier à partir des années 60, entre la rue des Rosiers, ou encore le Sentier et le Marais, qui reste le berceau historique de la communauté juive de France.

La particularité du de Paris et notamment de son cœur historique, c’est d’être un territoire d’accueil pour de nombreuses communautés victimes de discriminations.

Les LGBT vont progressivement aussi y trouver refuge. Après avoir longtemps exploré d’autres quartiers, ils s’installent d’abord aux alentours de la rue Saint-Anne, puis investissent le Marais, à partir de la fin des années 1970 avec notamment l’ouverture du bar Le Village.

Aux prémices, cette communauté était contrainte de vivre dans le plus grand secret, de ne pas s’exposer au grand jour. Le Marais lui offre une liberté retrouvée, avec des lieux qui ne se doivent plus d’être cachés, et nocturnes, mais sont ouverts sur l’extérieur et de jour également.

C’est incontestablement une libération énorme. Il n’est point de hasard si les participants de la Marche des fiertés se retrouvent ensuite chaque année dans le Marais pour célébrer dans le quartier qui a donné à la communauté LGBT l’un de ces élans libérateurs, qui lui permet de vivre au grand jour, de s’émanciper, au fil de l’évolution des mentalités.

Quels sont les outils de lutte contre les discriminations ?

Les outils sont à la fois humains et matériels. C’est une mobilisation de tous les instants et en toutes circonstances. Ils sont de plusieurs ordres. Il y a d’abord évidemment la nécessité d’accompagner les victimes, en créant des lieux d’accueil et d’écoute pour les victimes de ces discriminations.

Sur ce sujet, nous menons un travail transversal avec nos services, la mairie de Paris, la Préfecture, l’éducation nationale et évidemment le réseau associatif. Nous mettons à disposition des locaux, facilitons les permanences, débloquons des subventions, démultiplions les interventions publiques avec des personnalités témoins de grandes tragédies.

Je citerai ainsi Ginette Kolinka, survivante du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, dont les interventions, notamment dans les écoles sont des instants qui ne laissent personne indifférent.

La sensibilisation passe par la connaissance et l’apprentissage dès le plus jeune âge, mais aussi de bout en bout de la chaîne, et notamment par exemple au niveau de l’accueil des victimes mais pas uniquement. Nous avons une mission d’éducation de toutes et tous pour faire évoluer le regard. Nos services sont ainsi formés en ce sens.

L’Histoire est aussi pour nous un pilier, qui hélas semble pourtant parfois vaciller.

J’évoquais précédemment l’évolution des mentalités tout autant que le travail de mémoire. L’actualité quotidienne vient démontrer hélas que rien n’est jamais acquis et qu’il faut inlassablement sensibiliser, rappeler, que les heures sombres peuvent à tout instant revenir dans des temps troublés.

Est-ce que précisément, Paris Centre est au cœur de l’évolution des mentalités dans l’acceptation de l’Autre ?

Très clairement, nous sommes un quartier touristique, de par la richesse de notre patrimoine historique, que nous nous attachons à préserver qu’il s’agisse des édifices religieux, allant des petites églises à Notre-Dame, des lieux de mémoire emblématiques.

La fréquentation est donc très cosmopolite, ce qui permet d’éviter le repli sur soi. Plus encore, nos habitants sont en règle générale des personnes ouvertes sur le monde, les différences, curieuses d’apprendre de l’Autre.

Dans la mesure où nous avons été le refuge de communautés persécutées, cela allait de pair avec un état d’esprit qui est dans l’acceptation des différences et dans lequel seul l’Humain domine.

Mais il est vrai que nous avons aussi des hauts lieux de l’évolution pionnière des consciences. Je citerai par exemple le rôle de l’église Saint-Eustache, qui s’est inscrite d’emblée à contre-courant de l’attitude moralisatrice de nombreuses autres paroisses tout autant que du grand public et a accompagné dès la fin des années 80 des personnes atteintes du VIH parfois mourantes.

De la même façon, il faut ici rendre hommage à notre réseau associatif, souvent militant, qui s’est à la fois mobilisé pour faire évoluer les consciences et accompagner inlassablement les victimes de discriminations.

L’évolution des consciences est-elle résolument en marche ?

Il y a évidemment eu une évolution incontestable des mentalités, mais nous savons qu’il reste du chemin à parcourir et que tout reste fragile.

J’en veux pour preuve la dégradation récente dans notre secteur du symbole de l’horreur absolue que représente le Mémorial de la Shoah mais aussi de trois synagogues et d’un restaurant casher ou encore de l’attaque homophobe dans un bar gay du Marais par trois personnes, qui ont arraché les drapeaux LGBT, les ont piétinés et ont craché dessus.

Quoi que relevant du pénal, les agressions en lien avec l’origine, l’appartenance à une religion ou encore une orientation sexuelle n’ont jamais cessé d’exister.

C’est un travail de longue haleine que nous menons de concert avec les différentes parties prenantes, en utilisant de multiples vecteurs de communication comme le théâtre, les chorales, qui permettent de combattre les idées reçues par exemple sur les LGBT grâce à la culture, au partage, aux échanges, au dialogue.

Parallèlement, il faut toujours rester vigilant car ce que l’on croyait révolu ne l’est pas forcément, et certains s’attachent à attiser la haine, en mélangeant les causes, avec une confusion des genres volontaire.

Nous avons par là même une mission, en tant qu’élus, que dis-je un devoir immense, qui consiste à lutter contre tout ce qui peut circuler sans contrôle afin de nous diviser à une époque où au contraire, il faudrait nous unir pour lutter contre l’adversité à l’heure où la paix dans le monde est en péril et la guerre à nos portes.

Certaines causes sont-elles plus difficiles à faire évoluer que d’autres ?

L’évolution des mentalités est toujours progressive. S’il y a eu d’importantes avancées, on prend conscience au fil du temps, qu’il subsiste des failles, des oubliés. Le travail de mémoire impose une exhaustivité maximale et de réparer les lacunes qui subsistent dans les hommages rendus.

Ainsi, il a fallu attendre le 17 mai 2025 pour qu’un premier monument commémoratif en France, rende hommage aux victimes homosexuelles de la déportation et à toutes les personnes LGBTQIA+ persécutées à travers l’histoire.

Il se dresse aujourd’hui dans le jardin du Port-de-l’Arsenal.

Comme chaque année, nous avons tenu à célébrer la mémoire de Bruno Lenoir et Jean Diot, derniers condamnés à mort pour homosexualité en 1751, auxquels une plaque commémorative leur est en outre dédiée depuis 2014.

En d’autres circonstances, nous avons eu parfois le sentiment de retourner vers des heures sombres de l’histoire. C’est un combat quotidien que de lutter contre certaines idéologies, les amalgames, de faire des choix et de prendre des décisions qui sont fidèles à notre conscience. Il est ainsi essentiel d’expliquer devant le flot d’informations et autres fakenews qui inondent l’espace public.

Aux côtés d’Ariel Weil, nous sommes évidemment de tous les combats et de toutes les causes justes en lien avec les valeurs humanistes et républicaines, dont nous entendons porter les couleurs.

Cela implique par exemple que nous sommes aussi mobilisés autour de tout ce qui fait rayonner la diversité et la mixité partout dans notre espace public. Nous nous attachons à donner notamment de plus en plus de visibilité aux femmes, héroïnes de tous les temps, à l’image de l’hommage que nous avons voté pour Maryse Condé.

Peu à peu, mixité et parité envahissent ainsi les rues, les squares, les parcs et jardins de Paris Centre en lien évidemment avec la Mairie de Paris.

En quoi le patrimoine mémoriel et tous les outils du devoir de mémoire servent t-ils les droits de l’homme et la lutte contre l’exclusion ?

Nous avons la chance dans notre secteur, d’être en présence d’un vaste patrimoine mémoriel, avec des institutions emblématiques comme le Mémorial de la Shoah, qui viennent inlassablement nous rappeler les combats d’hier. Chaque occasion doit permettre de le valoriser et de mettre en exergue les symboles qu’ils incarnent.

Nous nous attachons à faire en sorte que l’ensemble de notre espace public soit lieu de souvenirs, d’histoire, d’hommages aux héroïnes et héros, qui ont lutté pour la liberté, l’égalité des droits, contre les discriminations. Les plaques commémoratives, la dénomination des rues, places, squares et jardins, sont un cheminement dans l’éveil des consciences, des points d’ancrage autour d’un passé et de personnalités qui ont contribué à façonner le présent.

Nous sommes ainsi en continu partie prenante dans de nombreuses cérémonies, qui sont toujours l’occasion de rappeler que dans la lutte contre la haine, rien n’est jamais acquis.

Inlassablement de nouvelles plaques commémoratives viennent ainsi rendre hommage à ces héroïnes et héros de la diversité, de la liberté de croire, d’être, d’exister, tandis que se rebaptisent en leur nom des rues.

Nous nous interrogeons d’ailleurs pour aller plus loin encore. En effet, un nom sur une plaque est souvent insuffisant pour savoir qui fut cette personnalité qui a laissé son empreinte au-delà de la mort, quels combats elle a menés, quelles avancées sociétales et lutte contre les discriminations, a-t-elle permis. Nous avons ainsi réfléchi à la possibilité d’un QR code qui raconte qui se cache derrière ces noms et prénoms.

Quelles sont les prochaines échéances sur ce sujet ?

J’évoquerai évidemment l’inauguration du jardin mémoriel en hommage aux victimes des attentats du 13 Novembre 2015. Situé place Saint-Gervais dans le 4ème arrondissement, derrière l’Hôtel de Ville, il est d’ores et déjà ouvert au public.

Il a été d’emblée conçu comme, un lieu ouvert, de souvenir, d’hommage, de rassemblement, de recueillement mais aussi de vie, dans lequel les enfants pourront jouer, symbole de la résilience après une tragédie, de la reconstruction, et que la vie continue, sans pour jamais faire sombrer les victimes dans l’oubli.

Les actions que nous menons sont multiples et transversales, car nous intervenons en continu. C’est l’une des raisons d’ailleurs pour laquelle je suis aussi en charge des relations avec les différents cultes. Tout un chacun, quelles que soient ses origines, sa culture, sa religion est concerné et doit être partie prenante dans l’infini combat pour l’acceptation des différences par la connaissance de l’Autre et non par l’ignorance, de l’union des humanités et non de la division.

Parallèlement, je tiens aussi à souligner que notre patrimoine, dont j’ai cité quelques exemples précédemment n’est pas que mémoriel, il est aussi histoire, art, culture, nature, qui exultent dans l’espace public.

Ces sphères mêlées ont rayonné lors des Jeux Olympiques et Paralympiques. Nous avons pu mesurer à quel point, elles peuvent unir et rassembler, au-delà des différences. Ces vecteurs de dialogue ; d’échanges, de communion sont précieux dans notre quête de l’harmonie de toutes et tous, et nous sommes engagés sur tous les fronts pour en tirer parti.

Je pense par exemple à l’initiative Kiosques en fête, à laquelle nous sommes très attachés. Ainsi, les kiosques des jardins publics, emblématiques du paysage parisien, deviennent aux beaux jours jusqu’en octobre le lieu de spectacles, de musique, danse, théâtre, d’animations sportives, de conférences ou encore de rencontres citoyennes.

Par là même, ils s’ouvrent à toutes et tous, petits et grands, au partage, à la liberté, à la découverte d’horizons nouveaux, et sont autant d’instants précieux et d’ouverture sur l’Autre, dans une synergie des différences, ouvrant tous les champs des possibles de l’harmonie entre les femmes et les hommes.

Vous dites de Paris Centre qu’il est historiquement terre de refuge pour les communautés victimes de discrimination. La solidarité fait-elle partie de son identité ?

L’église Saint-Eustache, que j’ai déjà citée, en est un bel exemple à elle seule, avec son emblématique Soupe Populaire née au cours de l’hiver 1984 à l’initiative du Père Denis Perrot qui a perduré dans le temps, passant de 13 le premier soir à 230 repas en moyenne tous les soirs du 1er décembre au 31 mars.

Sa maxime « Chacun est bienvenu, Vient qui veut » pourrait être la nôtre. Parallèlement, il est évident que pour que de telles actions perdurent, il est indispensable que s’organise une véritable chaîne humaine, avec des financements qui émanent de sociétés, de commerçants, de donateurs, mais aussi avec une mobilisation de bénévoles indispensable.

Cette chaîne de solidarité, nous avons aussi mesuré sa vivacité durant la pandémie, témoignant si besoin en était que la solidarité est une part de l’âme de Paris Centre.

Le profil du réseau associatif de Paris-Centre a-t-il un rôle important dans cette chaîne ?

Incontestablement le réseau associatif, avec lequel nous entretenons des liens tenus, participe à la vie et l’âme de notre secteur.

De la même façon, nous savons combien son rôle a toujours été majeur dans les grandes conquêtes sociales et sociétales, dans l’évolution des mentalités.

Les luttes militantes ont ouvert de nouvelles voies d’émancipation, de libération de la parole, de liberté, d’égalité et de droits. Avec plus de 1000 associations, il est évident que leur rôle est essentiel à notre identité, d’autant que leurs champs d’action sont vastes et multiples, concernent tous les secteurs, qu’il s’agisse des sphères humanitaires, de la santé, de la culture ou encore de l’éducation et du sport.

Quels sont vos plus grands défis aujourd’hui ?

Nos défis ont évidemment une portée locale mais aussi universelle. Aux côtés d’Ariel Weil, nous sommes mobilisés autour d’un secteur dont nous devons préserver l’identité et les valeurs qu’il représente à nos yeux, qui sont celles de l’harmonie et de l’égalité entre les lieux et les personnes. Les pierres, les rues, la Seine sont l’œuvre d’un passé, de l’histoire humaine, qui dessinent l’avenir.

Nous sommes fiers des combats d’hier et des victoires qui ont permis à la liberté et à l’égalité de vaincre la barbarie et la tyrannie. Tirer les leçons du passé et de ses grandes tragédies, nées de la haine de l’autre, c’est rendre possible ce vivre ensemble, que nous cultivons inlassablement dans notre espace public.

Quelles que soient nos origines, nos croyances, nos appartenances ou non à une communauté, nous le savons, l’harmonie est possible, loin des caricatures et de ce que les groupes mués par la haine veulent trop souvent faire croire.

La xénophobie, le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie ne sont pas innés. Ils sont fruits de l’ignorance, de la méconnaissance, de la peur de ce que l’on ne connaît pas, des idées véhiculées par celles et ceux, qui trouvent un intérêt inavouable à les cultiver, terreau des extrêmes que nous combattons sans relâche, comme d’autres l’ont fait avant nous, en le payant parfois de leur vie.

Nos défis, sont ceux des engagements tenus auprès de nos habitants, dans les promesses suivies d’actions et de concrétisations, portées par l’Humain, que nous entendons mettre au cœur de tout chose, afin que nos habitants s’épanouissent ensemble dans un espace public, qui jamais ne renie l’identité de celles et ceux qui l’ont façonné.

Paris Centre, cœur de la capitale, est riche d’une Histoire que nous nous devons de perpétuer aujourd’hui, afin que ne s’éteigne jamais la flamme de la mémoire, qui interpelle, éduque, inspire, fait naître les idéaux. Inlassablement, nous nous devons d’être debout, aux côtés de nos habitants et de tous les acteurs de notre territoire, et d’incarner, de porter les idéaux de liberté et de justice qui sont nôtres, que jamais nous ne trahirons.