Sapeurs-pompiers : des nouveaux défis et enjeux

Entretien avec

Olivier Richefou, Président de la CNSIS (Conférence Nationale des Services d’Incendie et de Secours), Président du SDIS (Service Départemental d’Incendie et de Secours), Président du Conseil départemental de la Mayenne depuis 2014

« Le rôle des sapeurs-pompiers évolue au même rythme que nos sociétés. Aujourd’hui, ils font face d’abord à des menaces nouvelles soit dans leurs formes soit dans leurs intensités. On assimile souvent les sapeurs-pompiers à des soldats du feu, aujourd’hui la réalité de leurs missions en fait principalement des soldats de la vie, ils interviennent partout et face à tout type de menaces. »

Vous avez été réélu l’année passée à la Présidence de la Conférence Nationale des Services d’Incendie et de Secours (CNSIS) et du CASDIS de la Mayenne (53). Pouvez-vous nous rappeler les missions de la CNSIS ?

La Conférence nationale des services d’incendie et de secours (CNSIS) doit rendre un avis consultatif sur l’ensemble des projets de loi ou actes réglementaires relatifs aux missions, à l’organisation, au fonctionnement ou au financement des services d’incendie et de secours.

La CNSIS représente l’entièreté du monde de la Sécurité civile : élus départementaux, élus communaux, État, organisations syndicales, Fédération nationale, Association des Directeurs. Ainsi de par sa représentation et son rôle on l’appelle souvent « le Parlement des pompiers ».

Bien que son avis ne soit que consultatif, il traduit la vision et le ressenti de l’ensemble du monde de la Sécurité civile. Il permet de faire vivre la « démocratie administrative » comme le rappelle souvent le Directeur Général de la sécurité civile et de la gestion des crises.

En tant que Président de la CNSIS, je définis les textes qui seront inscrits à l’ordre du jour. Il s’agit d’un levier de négociation précieux pour garantir que les engagements pris par l’État auprès des SDIS soient effectivement traduits.

Quelles actions avez-vous menées pendant votre dernier mandat et quelles ont été vos priorités après cette réélection ?

La mise en application des décrets issus de la loi dite « Matras » a été au cœur de la fin de mon dernier mandat et du début de ce dernier. En effet, voter une loi n’est pas suffisant, il faut qu’elle soit traduite concrètement dans la multitude des décrets et arrêtés qu’elle emporte.

En tant que Président de la CNSIS je suis très vigilant à ce que l’ensemble des décrets de cette loi qui est une réelle avancée pour nos sapeurs-pompiers soit effectivement mis en place : ils passent tous par la CNSIS.

Néanmoins, nous attendons la mise en effectivité de l’expérimentation autour du numéro unique 112, rien ne sort encore car les zones d’expérimentation n’ont pas été définies. C’est un réel dommage qui traduit plus en profondeur une divergence de vision entre les « rouges » et les « blancs », cela est regrettable pour nos citoyens, car le numéro unique est une réelle avancée.

Enfin, une des priorités qui m’anime en tant que Président de la CNSIS est de conforter l’expression et le respect de tous, peu importe son rôle ou sa fonction. Pour faire avancer les causes, il faut trouver des consensus et concilier, c’est ce à quoi je m’attelle au quotidien.

Vous avez à cœur de défendre et de faire retentir la voix des sapeurs-pompiers. D’où vient cet engagement fort ?

Mon engagement pour les sapeurs-pompiers vient de l’engagement des sapeurs-pompiers eux-mêmes.

En devenant élu départemental, j’ai travaillé de plus en plus fortement avec le SDIS jusqu’à en devenir Président du Conseil d’Administration en même temps que Président du Conseil départemental en 2014. C’est en travaillant aux côtés de ces héros du quotidien qu’est venu mon engagement pour les pompiers : m’engager pour ceux qui s’engagent, ceux qui protègent, ceux qui sauvent.

C’est un engagement du quotidien qui honore mais qui oblige. Je suis toujours attentif à toutes les remontées de terrain, les alertes de mes collègues, des organisations syndicales, de l’État. Aujourd’hui j’ai visité près de 60% des SDIS de France, j’espère très prochainement 100%. Il y a peu de lieux où je me sens aussi bien que dans une caserne de pompiers.

Vous êtes aussi Président du département de la Mayenne et de son CASDIS. En quoi le département est-il partie prenante auprès des sapeurs-pompiers ?

Les Départements, aux côtés des communes et des intercommunalités siègent au sein des Conseils d’administration. Les Départements sont ainsi les principaux financeurs des SDIS, c’est pourquoi la présidence leur revient de plein droit.

Le Département est la bonne maille pour piloter les SDIS et garantit une effectivité de réponse adéquate sur l’ensemble du territoire. Par ailleurs, je remarque une tendance positive dans l’appréciation des SDIS au sein des Conseils départementaux : les Présidents de Départements assument de plus en plus la présidence du conseil d’administration des SDIS, c’est une bonne chose qui montre l’intérêt de l’ensemble des Présidents pour les sapeurs-pompiers.

Enfin, je sais que certains rapports peuvent facilement proposer que les Départements ne soient plus en charge des SDIS. Je pense que ces rapports se trompent, et je ne connais pas de sapeur-pompier qui souhaiterait un changement de ce type.

À quelles réalités de terrain et problématiques majeures, telles que vous les observez sur votre territoire tout autant que par les retours d’expériences que vous recueillez, sont aujourd’hui confrontés les sapeurs-pompiers ?

Le rôle des sapeurs-pompiers évolue au même rythme que nos sociétés. Aujourd’hui, ils font face d’abord à des menaces nouvelles soit dans leurs formes soit dans leurs intensités. On assimile souvent les sapeurs-pompiers à des soldats du feu, aujourd’hui la réalité de leurs missions en fait principalement des soldats de la vie, ils interviennent partout et face à tout type de menaces.

Par ailleurs, la désertification médicale que connaît l’ensemble du pays, et les situations sociales d’isolement qu’on note de plus en plus fortes, les sapeurs-pompiers font face à une montée en puissance d’interventions de ce type. Il nous faut être collectivement vigilants à ce que cette montée en puissance ne se pérennise pas, sans quoi, nous aurons de plus en plus de mal à recruter des sapeurs-pompiers volontaires. On ne s’engage pas pour uniquement assurer des transports du domicile à l’hôpital.

Des Départements du Nord de la Loire doivent aujourd’hui apprendre à lutter contre des feux de forêt qui n’existaient que dans le Sud. Des pompiers doivent parfois palier le retrait de certains services publics à destination de personnes vulnérables que ce soit dans le transport vers des hôpitaux ou dans des interventions à domicile. Ils doivent aussi s’armer à faire face à des menaces nouvelles et inédites afin de pouvoir toujours protéger et sauver les Français.

Enfin, ils doivent faire face à un nouveau phénomène qui se développe et pour lesquels nous luttons au quotidien : la violence. Cela peut paraitre inconcevable que des personnes engagées à sauver autrui soient victimes de violences, mais malheureusement c’est un phénomène réel que nous suivons de près et pour lequel les sanctions ont été renforcées. Il faudra que nous travaillions à développer la prévention pour mieux protéger les sapeurs-pompiers.

Les sapeurs-pompiers sont-ils à votre avis reconnus à la mesure de leurs engagements et ont-ils l’ensemble des moyens nécessaires pour répondre à leurs missions ?

La question de la reconnaissance et la question des moyens sont deux sujets distincts mais qui arrivent à une même finalité : nous pouvons faire mieux.

Tout d’abord, concernant la reconnaissance, les sapeurs-pompiers portent l’idée de la création d’un secrétariat d’État en charge de la Sécurité civile. C’est une idée que je partage et que je soutiens, car au-delà du symbole et de la reconnaissance nécessaire, ce Ministère permettrait de développer des politiques publiques pour sensibiliser et prévenir face aux nouveaux risques que vont connaître nos sociétés : ils sont réels, ils seront plus intenses et plus divers dans les années à venir. Être représenté par un Ministère qui vous est dédié et qui rende compte au Ministère de l’Intérieur ou au Premier Ministre permettrait de mieux reconnaître les sapeurs-pompiers et de rappeler à l’ensemble des Français que non le pompier n’est pas que celui qui éteint un feu, mais bien celui qui peut vous sauver la vie dans un nombre inimaginable de situations.

Sur les moyens, je dois saluer l’avancée des « pactes capacitaires » qui ne seront pas suffisants, et nous sommes tous d’accord pour l’admettre, mais qui vont dans le bon sens. L’idée de mutualiser des achats à l’échelle d’une zone ou d’un groupe de SDIS frontaliers est nécessaire. Tous les SDIS de France n’auront pas besoin de la même douzaine de camions-citernes feux de forêt car ils n’en n’ont pas tous besoin. Cette notion de mutualisation doit infuser pour permettre à chacun d’être mieux armé face aux risques. Nous travaillons dans cette démarche au niveau de la zone Ouest, et nous n’en voyons que des bienfaits.

La profession est-elle toujours perçue par la jeunesse comme un idéal ?

La profession jouit toujours d’un accueil positif de la part des Français, néanmoins la perception par la jeunesse a à mon sens évolué. Tout d’abord, car la jeunesse n’a plus les mêmes aspirations que les générations passées, et cela se traduit nettement dans le monde du travail avec des envies différentes que ma génération ou celles qui ont suivi.

Aussi, la question de l’engagement n’est pas la même. A l’heure, où on peut s’engager pour une cause en 1 clic ou 1 tweet, l’engagement en tant que sapeur-pompier demande plus que cela.

Néanmoins, je pense que la profession de pompier reste encore préservée et continue à faire rêver les plus jeunes. C’est pour cela que je crois beaucoup aux classes de cadets de la Sécurité civile ou jeune sapeur-pompier qui permettent de prendre goût et de s’engager plus tard, il nous faut continuer à développer ces dispositifs à destination des plus jeunes.

Soutenir et renforcer le volontariat est-il aujourd’hui une nécessité ?

Le volontariat est la pierre angulaire de notre modèle de Sécurité civile, il nous faudra sans cesse le soutenir, le renforcer, mais aussi le protéger.

Le soutenir, c’est-à-dire permettre à chaque sapeur-pompier volontaire qui souhaite s’engager de le faire. Cela signifie lever les freins à l’emploi, se mobiliser pour garantir une juste reconnaissance de cet engagement. Une récente victoire portait sur les retraites et les trimestres supplémentaires pour les volontaires. Soutenir le volontariat, c’est un combat de toutes les heures.

Le renforcer c’est permettre l’engagement différencié afin de garantir à chacun de s’engager pour ce qu’il a envie de faire. C’est un point qui me tient particulièrement à cœur, on ne peut pas se priver de personnes qui souhaitent devenir volontaires mais uniquement dans certains domaines. Nous n’avons pas à modifier leurs engagements, mais à nous de modifier le système pour permettre leur engagement.

Le protéger c’est garantir que ce système ne sera pas remis en question par les règles européennes, c’est sécuriser un cadre propre au volontariat pour s’assurer qu’aucune évolution normative ne mettra en péril notre système de volontariat et donc notre modèle de Sécurité civile.

Comment faites-vous résonner la voix des sapeurs-pompiers auprès des hautes instances de l’État ?

Mon quotidien en tant que Président de la CNSIS est d’être en échange permanent avec l’ensemble des parties prenantes des sapeurs-pompiers. Ce qui me permet de faire remonter les difficultés, les blocages, les décisions qui pourraient être mal acceptées ou celles qui sont attendues afin de les faire remonter au Ministre de l’Intérieur bien évidemment, mais pas que !

Aussi à Matignon, à l’Élysée ou dans tous les Ministères qui peuvent intervenir et ils sont nombreux. Par exemple, pour la question des trimestres supplémentaires, j’ai immédiatement saisi le Ministre de la Fonction Publique, Stanislas Guérini. De même, pour l’expérimentation du numéro unique j’avais alerté François Braun, alors Ministre de la Santé, sur la nécessité de tenir l’engagement de la loi.