Charte Sociale Paris 2024, 16 engagements et un cercle vertueux

Entretien avec

Bernard Thibault, ancien représentant de la France à l’OIT et Co-Président du Comité de suivi de la Charte Sociale adoptée pour les JO de Paris 2024

« La Charte Sociale Paris 2024 est une initiative des syndicats français qui dès le départ du processus de candidature pour des jeux en France ont considérés que les JO se devaient d’intégrer des engagements sociaux. »

Vous êtes ancien représentant de la France à l’OIT et Co-Président du Comité de suivi de la charte sociale adoptée pour les JO de Paris2024. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Mon mandat à l’OIT a pris fin en 2021. Je reste cependant en relation avec l’institution pour le suivi de la mise en œuvre de la Charte Sociale et la mesure de son impact pour les travailleurs. La charte sociale Paris 2024 est une initiative des syndicats français qui dès le départ du processus de candidature pour des jeux en France ont considérés que les JO se devaient d’intégrer des engagements sociaux.

Une approche originale et inédite qui s’est matérialisée par 16 engagements couvrant la phase de préparation, le déroulement et l’après JO, ce que l’on nomme aujourd’hui l’héritage des Jeux.

Cette Charte co-signée par les organisations d’employeurs, le comité d’organisation et les cinq syndicats représentatifs touche aux conditions de travail et de sécurité des personnels, à la formation, à la création d’emplois pour les plus démunis, à l’accès des PME aux marchés liés aux Jeux, à la lutte contre le travail illégal, à la valorisation de l’engagement des bénévoles….

Pour matérialiser cet engagement commun je siège au titre des syndicats aux Conseils d’administration qui prépare ce rendez-vous : celui de la Solideo qui supervise les 70 chantiers à réaliser et celui de Paris 2024 qui organise les compétitions. Un représentant est également présent pour les organisations d’employeurs.

Cela peut apparaitre surprenant mais jamais jusqu’à présent un pays organisateur n’avait impliqué à ce point les acteurs économiques et sociaux pour penser les JO. Nous sommes fiers de cette première mondiale.

Nous avons constitué un comité de suivi pour la bonne mise en œuvre de la Charte Sociale. Il réunit toutes les parties prenantes très régulièrement pour examiner tous les sujets sur notre champ de compétence et intervenir en conséquence.

En tant que membre du CA, quels ont été vos points de vigilance ?

Dès le départ nous sommes intervenus sur une série de sujets qui appelaient de l’anticipation dans la phase de conception des épreuves.

À titre d’exemple nous avons apporté notre contribution à la cartographie des emplois permettant à tous d’y voir plus clair plusieurs années à l’avance sur la consistance et le profil des emplois nécessaires à l’organisation des JO et guider ainsi les recrutements et les formations professionnelles adaptées.

Nous avons participé à la rédaction de la charte des volontaires pour éviter toute mauvaise concurrence avec les emplois salariés et encadrer les conditions sociales de leur utilisation.

Nous sommes intervenus pour que la stratégie des achats des biens et des services intègre en bonne place le respect des droits sociaux par les différents fournisseurs. Nous avons insisté pour que les marchés soient accessibles au réseau de PME évitant ainsi que seuls les grands groupes ne bénéficient des retombées économiques.

La mise en œuvre la plus concrète et la plus rapide des orientations de la charte sociale s’est traduite dans la tenue des chantiers des infrastructures nouvelles et des rénovations d’installations existantes.

Plus de 30000 ouvriers et employés auront travaillé sur les chantiers. 2,8 millions d’heures d’insertion auront permis à 4000 chômeurs de plus d’un an d’accéder à un emploi dont la moitié réside en Seine St Denis.

Nous déplorons 180 accidents du travail dont 30 graves, ce qui est encore trop. Cependant le taux d’accident est 4 fois inférieur à la moyenne nationale des chantiers du BTP. Ce bon résultat est la conséquence d’un faisceau de mesures des différents acteurs ayant contribués à faire de la sécurité des personnels une priorité dans l’organisation du travail.

La supervision de la SOLIDEO, la limitation des niveaux de sous traitance, les mesures de coordinations interentreprises, les visites régulières de chantiers, l’implication de représentants du comité de la charte et de représentants des personnels, la présence accrue des services de l’inspection du travail, la forte implication de l’OPPBTP l’organisme de prévention des accidents dans ce secteur …autant d’éléments qui explique ces résultats. Il en a été de même pour l’action contre le travail illégal.

Cette expérience me fait dire qu’il y aurait matière à en tirer des enseignements plus durables dans le secteur du BTP pour revoir les organisations du travail et ne plus s’accommoder d’un taux d’accidentologie spectaculairement trop élevé dans notre pays. La preuve est faite qu’il n’y a pas de fatalité en la matière.

Désormais nous allons nous concentrer sur les conditions d’emplois des différents personnels qui participent au bon déroulement des JO et à leur environnement. Il y a encore bien des sujets à traiter dans les domaines de la sécurité privée, des transports, de la restauration …

Il nous faut également apprécier l’impact qu’auront la tenue des JO singulièrement en région parisienne et obtenir qu’au sein des entreprises privées ou publiques ainsi que dans les administrations les changements d’organisation du travail temporaires soient le résultat de réelles négociations. C’est un aspect important pour l’acceptabilité de l’événement par la population.

Votre objectif est de démontrer que les grands évènements ne sont pas incompatibles avec des droits sociaux élevés. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je suis convaincu que les organisateurs de grands évènements sportifs ne pourront plus ignorés les préoccupations sociales et environnementales qui traverse toute la société. Or ils donnent l’impression de faire le dos rond ou de vivre enfermés dans une coquille qui les mettrait à l’abri des regards extérieur.

Il n’y a aucune raison pour que les grandes compétitions sportives s’organisent dans une bulle ou seule la rentabilité financière serait le moteur principal.

Force est de constater par exemple que le dialogue entre les instances sportives internationales et l’Organisation Internationale du Travail est particulièrement faible alors que le sport à un rôle à jouer pour la promotion de « la justice sociale » qui est l’un des objectifs des Nations Unies.

Justice sociale pour les sportifs eux même qui sont en majorité en grande précarité et justice sociale pour les travailleurs qui préparent et organisent leurs compétitions. C’est un combat d’avenir !

Cela se démontrera-t-il aussi dans l’héritage des jeux ?

Nous prendrons le temps nécessaire après les Jeux pour tirer le maximum d’enseignements de cette expérience. A coup sur l’apport de la charte sociale aura été positif tant dans sa méthode que sur les mesures qu’elle a alimentées.

Nous sommes aussi conscients de ses limites, des difficultés auxquelles nous nous heurtons. Les Jeux s’organisent forcément dans un contexte économique et social donné qu’ils n’ont pas à eux seuls les capacités de le transformer en profondeur.

Nous resterons donc à la fois lucides sur notre contribution et ambitieux pour que d’autres après nous, dans d’autres pays prennent la relève et pousse l’exercice plus loin encore.

Si on peut retenir à l’avenir que c’est en France qu’un pas décisif à été franchi dans la prise en compte des enjeux sociaux pour préparer des JO ce sera pour nous un grand motif de satisfaction. Il y a encore quelques mois pour en faire la démonstration.

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