Jeux Olympiques et Paralympiques Paris 2024 : la possibilité d’une résilience commune ?

Entretien avec

Boris Cyrulnik, Neuropsychiatre, auteur de Sport et Résilience chez Odile Jacob

« Le sport peut ainsi tout et son contraire, selon qu’on le pratique d’une façon ou d’une autre. Il peut permettre à un individu traumatisé par la vie de se reconstruire, de rebondir, de renouer avec la réussite après la défaite, la maladie, les échecs personnels, de trouver sa résilience. À l’opposé, il peut complètement perdre de vue ses valeurs, se compromettre, et devenir éminemment destructeur. »

Vous êtes auteur de l’ouvrage Sport et Résilience. Pouvez-vous nous en dire davantage précisément sur les liens entre le Sport et la résilience ?

Il est un préalable. En amont de toute résilience, il est toujours un traumatisme à surmonter. C’est en soi une notion très subjective puisqu’elle dépend de l’intensité tout autant que de la fréquence du traumatisme, aussi bien que des ressources de la personne elle-même.

La résilience est la capacité de mettre en place une énergie vitale, qui permet de survivre après un traumatisme, de se projeter, d’aller de l’avant, de reprendre un développement que l’on ne peut pas caractériser comme normal puisque quoi qu’il advienne le traumatisme reste et fait partie de l’histoire de l’individu.

À l’origine, le terme de résilience n’a rien à voir avec la psychologie mais avec la physique. Il désigne la capacité de résistance d’un matériau à résister aux chocs. La résilience de l’individu pour surmonter un traumatisme fait véritablement appel à des stratégies de survie, qui sont de l’ordre du bien-être physique, psychique, affectif, émotionnel et sociétal.

Elle permet à l’être de l’emporter sur le traumatisme, de le métamorphoser en victoire sur soi, d’en tirer parti pour en sortir du positif pour soi et pour les autres. Le processus de résilience ne peut vivre que par l’action, le raisonnement.

Le sport et ses valeurs peuvent être un excellent vecteur de résilience, car ils correspondent à nombre des stratégies à mettre en place, qu’il s’agisse du bien-être physique, du lien affectif, ou encore sociétal, puisqu’ils créent des liens humains. Il faut cependant distinguer le sport que j’appelle de petit niveau et celui de haut niveau, dont les vertus sont très différentes.

Précisément, quelles sont les différences entre le sport de petit et de haut niveau ?

Le sport de petit niveau est celui que l’on pratique, sans le pousser à l’extrême. C’est l’activité physique, qui ne se focalise pas que sur la performance et le spectacle.

La perception du sport et de la pratique sportive a évolué au fil du temps. On a identifié nombre de ses vertus, dont certaines sont longtemps restées méconnues.

On sait par exemple avec certitude les bienfaits de l’activité physique sur nombre de pathologies, parfois chroniques et lourdes, la science ayant par là même balayé nombre de stéréotypes.

De même, aujourd’hui, nous savons tous que l’idée qui prévalait jadis et stigmatisait les sportifs en assimilant « gros biceps » et petits cerveaux, est complètement fausse. La neuro-imagerie témoigne bien au contraire que l’activité sportive augmente les connexions des neurones cérébraux et la plasticité cérébrale.

Cette observation est d’ailleurs aussi valable pour les musiciens par exemple. Tout effort physique est une amélioration cérébrale. S’il génère de la fatigue, il s’agit d’une fatigue euphorisante, à l’opposé de celle de la dépression ou de l’inactivité, qui est épuisante. Scientifiquement, l’activité physique permet au Cortisol et à la Dopamine de se rencontrer, et de se synthétiser en endorphine.

Si après un jogging, on peut se sentir fatigué, on entend le plus souvent les gens dire tout naturellement qu’ils se sentent « bien », puisque l’endorphine procure une sensation de bien-être et d’euphorie. Ce n’est bien évidemment pas le cas derrière un écran ou dans le cadre d’activités sédentaires qui en génèrent une plus déprimante.

Chimiquement, l’activité physique procure donc un véritable bien-être, réduit le stress et est source de plaisir. Mais les vertus du sport ne s’arrêtent bien évidemment pas à la chimie du cerveau. Il est aussi un formidable créateur de lien social, ce dont tout individu a besoin pour s’épanouir pleinement.

Et je donnerai à cet égard deux exemples sociétaux qui me paraissent essentiels. Nous savons qu’un enfant qui peut citer 4 amis, est en train de se sociabiliser.

Précisément, la pratique du sport est ce lieu de tous les possibles où se mêlent interactions sociales, nouvelles rencontres, amitiés. Il est par conséquent évident que pratiquer un sport dès le plus jeune âge est essentiel à l’épanouissement tant physique que psychique.

Il en est de même des personnes en situation d’insertion ou des étrangers exilés de leur pays par exemple. La pratique sportive est un formidable levier d’insertion. Il leur permet de créer des liens humains, ou les fait renouer avec ces derniers. Il représente en outre un ciment social dans l’apprentissage du respect de l’autre et des règles qui régissent toute communauté humaine.

On le voit le sport à ce niveau peut s’avérer un outil, le cas échéant de résilience, dès lors qu’il est des traumatismes à surmonter.

Le sport de haut-niveau, quant à lui, a aujourd’hui rarement les mêmes vertus, même si dans l’histoire originelle d’un individu avec le sport, il peut parfois être aussi question de résilience.

Vous avez ainsi des sportifs de haut niveau, qui ont pu se sortir de situations compliquées grâce à la pratique sportive, surmonter des traumatismes grâce à elle et s’en servir comme outil de résilience.

Qu’en est-il justement du sport de haut-niveau ?

Les jeunes sportifs de haut-niveau font des performances stupéfiantes, d’une beauté parfois fascinante et sont parfois incontestablement dans le dépassement de soi.

Cela ne signifie pas forcément qu’il est en amont une notion de résilience, puisqu’il n’est pas systématiquement un traumatisme sous jacent, qui dans l’histoire de leur vie, les pousse à se lancer dans une carrière sportive. C’est parfois cependant le cas pour certains, à l’image des sportifs paralympiques, qui ont trouvé dans le sport une véritable résilience.

Pour ce qui est cependant de la grande majorité des sportifs de haut niveau, la chaîne de valeurs est très différente. Ils évoluent dans des univers où ils sont surentraînés, répondant avant tout aux lois du marché auquel ils se soumettent moralement. Ce surentraînement poursuit plusieurs objectifs.

Il ne s’agit pas de surmonter un traumatisme mais de tenter d’accéder à la victoire, de gagner et faire gagner de l’argent, dans le cadre d’une société capitaliste. Cette dernière fait en outre parfois paradoxalement courir le risque de se couper du monde, le surentraînement engendrant trop souvent repli sur soi et enfermement.

Pire, après avoir été surentraînés à l’extrême, le retour à une vie normale, devient compliqué et certains sombrent, comme j’ai pu le constater, dans de sévères dépressions, qui s’expliquent tant chimiquement que psychiquement.

En outre, si certains sports sont régis par des règles strictes, qui visent à préserver l’intégrité de l’individu en premier lieu physique, cela n’est hélas pas le cas pour tous, alors même que certaines disciplines peuvent s’avérer dangereuses. Ainsi, le Rugby a établi un règlement strict, afin d’éviter les chocs éminemment dangereux sur le terrain, avec des points de vigilance particuliers quant à la protection du cerveau, qui visent à éviter que les chocs à la tête n’engendrent des commotions ou des contusions cérébrales.

Des techniques nouvelles ont d’ailleurs été mises au point avec par exemple des dentiers connectés, permettant d’identifier le moindre ébranlement au niveau du cerveau. A contrario, vous avez des sports comme la boxe où la finalité est quasiment d’entraîner une commotion cérébrale chez l’adversaire. C’est le KO.

Parallèlement, il est des sports, dont on ne souligne pas suffisamment la dangerosité, à l’image du football. Quand vous vous prenez un ballon, tiré comme un boulet en pleine figure, les dégâts peuvent être dramatiques. J’ai parfois vu des gens rire alors que le joueur était quasiment inconscient après le choc avec un ballon, alors que cela peut être une situation très préoccupante.

Nombre de footballeurs souffrent ainsi d’hématomes cérébraux, qui ne seront pas diagnostiqués ou trop tardivement. Là où le sport peut être la vie, il fraternise parfois avec la mort, sans compter, comme je l’ai déjà évoqué concernant les sportifs de haut niveau, les dangers psychiques de l’après carrière, ou ne serait-ce que dans la période d’après le surentraînement.

Le sport de haut niveau est dangereux dès lors qu’il s’écarte voire s’affranchit des règles humanistes élémentaires, des belles valeurs revendiquées par le sport, dans lesquelles la santé psychique et physique de l’individu prime sur tout le reste, loin des ambitions de performance, de spectacle, des objectifs d’une société capitaliste, qui fait dominer la rentabilité sur le bien-être de l’individu.

Certes, sur le plan spectaculaire et technique, c’est tout à fait impressionnant mais quid des valeurs humaines, des valeurs du sport tout court ?

Il est qui plus est de multiples contradictions dans cet univers.

Ainsi, c’est un fait acquis qu’il y a trop souvent une forte tendance au surentraînement, alors même qu’il diminue la performance au lieu de l’améliorer. La chimie du cerveau est subtile. S’il est essentiel de le stimuler, il est tout aussi dangereux de le sur-solliciter. Ce constat s’applique d’ailleurs à l’ensemble du corps, qui peut se rebeller à sa façon avec des fractures de fatigue.

Dans cet univers du spectacle, il est aussi des sports à la mode, à succès, en haut de l’affiche, dans lesquels les sportifs gagnent beaucoup d’argent et la société de consommation avec. D’autres, tout aussi honorables recueillent peu de suffrages.

En ce sens, là aussi, la loi du marché est néfaste aux valeurs du sport. Toutes les disciplines devraient être sur un pied d’égalité. En tout état de cause cette loi du marché, s’applique aussi parfois au petit sport, comme en témoigne l’engouement pour les marques.

Le sport peut ainsi tout et son contraire, selon qu’on le pratique d’une façon ou d’une autre. Il peut permettre à un individu traumatisé par la vie de se reconstruire, de rebondir, de renouer avec la réussite après la défaite, la maladie, les échecs personnels, de trouver sa résilience. À l’opposé, il peut complètement perdre de vue ses valeurs, se compromettre, et devenir éminemment destructeur.

À vos yeux, le sport de haut-niveau trahit donc en quelques sortes parfois les valeurs du sport et en annulerait les bienfaits ?

C’est hélas parfois le cas lorsqu’il devient presque idéologique, et porte en lui l’idée, que par le sport, certains êtres s’avèrent supérieurs à d’autres. Bien sûr, que vous avez des personnes qui sont meilleures que d’autres dans telle ou telle activité ou discipline.

Et cela n’est pas le propre du sport. Il est cependant un écueil, qui n’est pas anodin dès lors que domine l’idée qu’un système ou des classes d’individus sont supérieurs aux autres parce qu’ils font briller ou brillent dans les stades et sur les podiums. Il n’est pas de Dieux, de demi-dieux, mais des simples mortels. Il n’est pas de fabrique de Dieux, de demi-dieux.

La pratique sportive poussée à l’extrême, érigée comme idéologie fait en outre partie à la fois des heures sombres de l’histoire tout autant que de nombre de régimes totalitaire.

Ainsi, en était-il de l’Allemagne Nazie dans laquelle l’exploit sportif allait de pair avec la supériorité de la prétendue race aryenne, avec toute l’imagerie qui allait avec.

La « bonne aryenne » et « le bon aryen », en deçà de leurs cheveux blonds et de leurs yeux bleus étaient censés être aussi des sportifs accomplis, des sur-hommes.

Vous retrouvez d’ailleurs le pendant de cette imagerie dangereuse chez un réalisateur comme Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein, qui vous montre une caricature de l’homme prolétaire parfait tout en muscles avec du charbon sur le visage, légitimant le bolchévisme ou le communiste dont il est le symbole et la vitrine.

Le sport poussé à l’excès, fait d’ailleurs souvent partie des pseudo valeurs que portent les dictatures avec des enfants, qui dès le plus jeune âge sont victimes de surentraînement afin qu’ils soient les meilleurs sur la scène mondiale et symbolisent la victoire idéologique de leur « mère-patrie ».

Vous retrouvez aussi tout autant cette trahison des valeurs du sports, dans nombre d’Universités hors de prix américaines, ou certains étudiants pour financer leurs études doivent être des compétiteurs sportifs hors normes.

Le sport, lorsqu’il devient le moyen de légitimer une idéologie, un prétexte pour véhiculer des croyances politiques ou servir d’autres causes que celles du bien-être humain perd ses valeurs humanistes originelles et n’est plus objet de plaisir pour l’individu mais de délires égocentriques ou idéologiques.

En quoi le sport peut-il apporter des réponses aux grands enjeux sociétaux ?

Comme je l’ai souligné, le sport porte en lui de nombreuses réponses aux grands enjeux sociétaux qu’il s’agisse de problématiques de santé publique, d’épanouissement intérieur ou de cohésion sociale, sous réserve qu’on n’en dénature pas les valeurs et qu’il ne soit pas utilisé à des fins innovables ou des idéologies abjectes.

En tant qu’activité physique, à l’heure où il y a trop de sédentarisation, il est un moyen de remédier à bien des maux. De la même façon, dans une société, qui se déchire, de par les liens de fraternité et d’ouverture sur l’autre, qu’il porte, il peut là aussi être vecteur de réconciliation, de cohésion sociale, de dialogue.

Quel impact peuvent selon vous avoir les Jeux Olympiques et Paralympiques sur la société française ?

Dans l’histoire même des Jeux Olympiques dans la Grèce Antique, vous avez deux valeurs, presque opposées l’une à l’autre. La première est liée à la Trêve Olympique, qui permet l’arrêt des combats pendant la période des jeux, une paix relative, mais qui est évidemment un symbole fort.

La seconde est que contrairement aux Jeux contemporain, qui sont socialement inclusifs, ils étaient le privilège d’une élite masculine unique, et en excluaient les femmes, à quelques exceptions près et les esclaves.

Il est évident que les Jeux Olympiques et Paralympiques modernes portent en eux à la fois les vertus du sport, mais aussi ses écueils que j’ai évoqués. Ils sont bien évidemment caractéristiques du sport spectacle, qui fascine tant il est parfois une beauté du geste et des prouesses techniques hallucinantes.

J’en serai d’ailleurs moi-même parfois spectateur.

Les enjeux et défis de cet évènement international sont incontestablement immenses. Il est une occasion de faire évoluer la société. Reste à savoir de quelle façon, selon l’approche et les démarches qui le domineront.

Il est en mesure de donner l’envie à celles et ceux qui sont trop sédentaires, de bouger davantage et de se lancer dans une pratique de petit sport.

Très en deçà de la naissance de nouvelles vocations sportives de haut niveau, ils peuvent à mon sens, inciter à la pratique sportive, dès le plus jeune âge, et il est évident que c’est en soi une excellente chose.

Parallèlement, les défis qu’ils portent ne sont pas anodins si tant est qu’ils soient en harmonie avec l’esprit du sport.

On oublie trop souvent comme on le voit encore parfois dans certains territoires en France ou à l’étranger, que le sport peut être une fête avec ce bel esprit village, source de moments de fraternité, de partages intenses, qui se perd trop souvent.

J’ai entendu plusieurs fois que pour ces Jeux Olympiques et Paralympiques en particulier, les organisateurs français travaillaient dans cette direction et essayaient de faire en sorte que ce soit une fête gigantesque qui se déclinerait partout en France, et visait à rassembler tout le monde, ce qui serait évidemment une bonne chose.

La société française est fracturée comme beaucoup d’autres sociétés. Elle a subi des traumatismes, parfois lourds ces dernières années.

Ces jeux peuvent peut-être faire émerger une forme de résilience commune, sous réserve qu’ils portent et rappellent les vraies valeurs du sport, que tout ne soit pas spectacle et loi du marché, mais qu’ils permettent aux individus de se retrouver, de vibrer ensemble dans une atmosphère festive, dans lequel l’humain domine.

Cependant, après la période d’euphorie et d’émulation, il ne faut pas que tout retombe brutalement, car la résilience s’inscrit dans la continuité.

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